Tout au long du séjour, le concept de Mutō Dori est revenu de manière récurrente, comme un fil conducteur reliant les différents enseignements, avec des expressions telles que « Mutō Dori feeling » ou « Mutō Dori taïjutsu ».
Le présent article est le fruit de réflexions suite aux cours suivis pendant mon séjour au Japon, mais aussi d’échanges avec des professeurs et d’autres élèves, de recherches sur différents sites etc.
Il ne s’agit donc pas de réponses définitives et à prendre au pied de la lettre, mais de pistes de réflexions pour créer votre propre compréhension de ce concept.
Et, évidemment, le plus important, au-delà de la compréhension, est d’expérimenter, de ressentir, de pratiquer sur le tatami et au-délà.
Mutō Dori (無刀取り ou 無刀捕) peut se traduire littéralement par « faire face à l’épée sans être armé », ou « sans tenir une épée ».
Mais la traduction ne donne qu’une très vague idée de ce dont il s’agit : dans le Bujinkan, Mutō Dori dépasse largement l’idée de techniques de désarmement. Il constitue l’essence de la pratique martiale.
Une pont entre esprit et corps
Mutō Dori se situe sur une ligne subtile entre l’esprit et le ressenti. Il incarne l’approche holistique propre aux arts martiaux du Bujinkan, où la technique ne peut être dissociée de l’état intérieur du pratiquant.
Comme l’écrit Masaaki Hatsumi dans Japanese Sword Fighting :
« Mutō Dori commence par le courage d’affronter un adversaire en étant prêt à n’avoir aucune arme. Sans un entraînement approfondi en taijutsu, vous ne pourrez acquérir la maîtrise subtile du Mutō Dori …/… Le cœur du guerrier repose sur la préparation. Le cœur de la nature, ou cœur divin, est fondamental. Ce cœur contrôle aussi le kamae physique. Sans unité de l’esprit et du corps, vous ne comprendrez jamais la raison d’être d’un artiste martial …/… Acquérir la véritable connaissance du Mutō Dori signifie gagner la protection des dieux. »
Cette vision relie directement la pratique martiale à une dimension spirituelle, fortement influencée par le bouddhisme zen : le mouvement naît d’un état d’unité intérieure plutôt que d’un effort volontaire.
La notion de courage
Mutō Dori implique une forme de courage.
Il ne s’agit pas seulement d’oser affronter un adversaire alors que l’on n’est pas armé, mais surtout d’avoir le courage de ne pas penser, de ne pas préméditer, de ne pas savoir ce que l’on va faire.
Face au danger, le pratiquant apprend à agir sans tension mentale excessive, avec un corps détendu et disponible. L’intention rigide – vouloir appliquer une technique précise – devient un obstacle, car elle réduit le champ des possibles.
À l’inverse, l’absence d’intention ouvre la perception : il devient possible de saisir ce qui apparaît dans l’instant. Le mouvement cesse d’être planifié pour devenir vivant. Chaque situation peut alors engendrer une réponse nouvelle, créative et adaptée.
Devenir « zéro »
Pour cela, tori doit devenir zéro.
Être zéro signifie :
– ne pas chercher, imposer, anticiper
– laisser venir dans l’instant, sans intention
– disparaître, être « rien ».
Tout devient alors possible. Lorsque tori devient « rien », alors peut alors naître « il y a ».
Mais être zéro ne concerne pas seulement tori.
On cherche aussi à amener uke à zéro, c’est-à-dire à un état où ses possibilités disparaissent :
– impossibilité d’utiliser sa force
– impossibilité d’appliquer une technique
– impossibilité de fuir…
Le contrôle naît alors non d’une opposition directe, mais d’une dissolution des options adverses.
Comprendre les principes plutôt que reproduire les formes
Shiraishi sensei nous a rappelé à plusieurs reprises de ne pas chercher à reproduire exactement les enchaînements montrés. Une technique n’est qu’un exemple momentané, et d’ailleurs Hatsumi soke n’enseignait pas de techniques.
L’objectif n’est pas l’imitation, mais la compréhension des principes.
Et comprendre les principes nous permet développer notre capacité à créer, à chaque instant, une réponse adaptée à ce qui se présente.
Mutō Dori est alors compris comme un processus vivant : la forme émerge de la situation plutôt que d’un modèle mémorisé.

Au plaisir de nous retrouver bientôt sur le tatami !
Damien
Pour aller plus loin :
Quelques concepts connexes
– Shizen Shigoku (自然至極), « l’ultime naturel » : un état de spontanéité dépassant toute explication rationnelle.
– Banpen Fūgyō (万変不驚), « dix mille changements, aucune surprise » : la capacité à s’adapter à toutes les possibilités.
– Kuzushi (崩し), le déséquilibre. Issu du verbe kuzusu (崩す), qui signifie perturber l’équilibre de l’adversaire, et peut aussi se traduire par détruire. Ici ce serait détruire la structure physique et mentale, en mettant uke dans un état de confusion qui l’empêche d’agir.
Voir aussi :
– Un article écrit par Arnaud Cousergue en 2015 Les Muto Dori ne sont pas les Muto Dori – Bujinkan Ninjutsu
– Un article écrit par Julia en 2018 Mûto Dori – Notes | Ninjas Club 91
– Le livre de Hatsumi soke, conseillé par Shiraishi sensei :






Le travail du jour a été, de ce que j’en ai compris, sur la douceur, la continuité et les changements de rythme. Shiraishi sensei insiste beaucoup sur le fait de faire vivre une bonne expérience à Uke (jusqu’au moment où cela se passe mal si la problématique duelle n’a pas été résolue).
Afin d’éviter d’être mangé tout cru par le faire et le vouloir, il est important de ménager des respirations dans la pratique.
A
L’ère de l’informatique n’a semble-t-il pas encore atteint le Bujinkan. Les grades, les recommandations, toutes les démarches administratives de tous les membres sur notre planète sont gérés dans des registres papiers ! Le classement est digne des piles de courrier de Gaston Lagaffe. Autant dire que la patience est de mise. Le local est rempli de cadeaux offerts à Soke depuis ses débuts, qui donne l’impression d’être dans une boutique d’antiquité.
Nous avons commencé par une séance de travail au Honbu Dojo avec Shiraishi sensei sur le thème anodin de comment « prendre » l’équilibre de uke sans le déséquilibrer…
Julia nous a donc conduit dans les méandres du métro tokyoïte jusqu’à un restaurant improbable réservé aux initiés parmi les initiés, auquel on accède en passant sous le porche d’un immeuble, composé d’un seul comptoir tout en longueur donnant sur la cuisine.
Puis nous avons visité en route un parc absolument magnifique aux perspectives sans cesses changeantes. J’ai adoré m’y perdre jusqu’à la fermeture. C’était une sorte d’oasis de calme et de sérénité au milieu des buildings de la ville et des autoroutes suspendues.
Ayant finalement réussi à acheter le fameux kuro obi, Damien et moi n’avons pas reculé devant notre devoir de soutien et d’assistance à un membre du clan en grande difficulté. Julia, qui nous guidait sans faillir depuis le matin, s’est trouvée en proie à une extrême tentation incarnée par un Sakura late. Ce produit du démon n’était apparemment disponible que dans une enseigne bien connue que je ne peux nommer ici (pour les curieux, je vous donne deux indices : ça commence par Star et ça finit par buck). Nous sommes donc restés forts pour elle et l’avons accompagné par pure abnégation. Oui, c’est très girly (probablement mon côté Kawaii Ninja) mais c’est effectivement très bon.
Choisir c’est renoncer, c’est s’amputer d’un possible pour donner vie. En l’occurrence le ninjutsu m’a offert l’occasion de planter un greffon dans le moignon d’une branche coupée il y a 25 ans. Et même si ce choix n’en était pas un, même s’il s’agissait plutôt d’une évidence viscérale, je rends grâce à Cédric et à Damien de me permettre de sentir que ce possible n’est pas tout à fait mort (qui n’aime pas avoir le beurre et l’argent du beurre ? même si ce n’est qu’une partie de cet argent, je prends !).
De cette journée, je retiens qu’un guerrier qui n’utilise pas ses outils extraordinaires pour combattre ses propres démons en devient un. Il devient en quelque sorte un contresens initiatique. Il emprunte alors une voie sombre, bordée de suivants dociles au milieu de rivaux à dominer.


